Il était une fois…Roclenge

L’arrivée des Sœurs de Saint-Joseph à ROCLENGE en 1903

1903. Coup de tonnerre anti-religieux en France. La loi COMBES ordonne la liquidation des Congrégations enseignantes et la fermeture des écoles tenues par les religieuses. Celles-ci ont le choix : soit elles quittent leur Congrégation religieuse et continuent d’enseigner en habits civils ; soit elles s’exilent.

C’est ainsi que chaque village de la Vallée du Geer accueille, durant le 20ème siècle, une Communauté de Religieuses. À ROCLENGE, ce sont les Sœurs de Saint-Joseph de BOURG-EN-BRESSE qui durant plus de 100 ans se mettent au service des habitants.

Les six premières religieuses de Saint-Joseph arrivent à ROCLENGE en juillet 1903. Nous découvrons dans leur « cahier de notes » avec quelle émotion elles vivent cet exil douloureux.

« Le lundi 6 juillet, quelques instants avant le départ, notre Révérende Mère alors malade fit effort pour voir encore celles de ses filles qui allaient prendre le chemin de l’exil. La nouvelle petite Communauté, composée de Mère Cyrienne, Sœur Louise-Arsène, Sœur Marie de la Charité, Sœur Marie-Clarisse, Sœur Théodose, Sœur Marie du Carmel, fut introduite auprès d’elle. Nous reçûmes à genoux la bénédiction de notre Chère et Vénérée Mère, de même que quelques mots adressés à toutes, et à chacune en particulier.

Nous prenons le train pour PARIS à 8h du soir. Le plus grand des silences régnait dans nos compartiments. Nous avions besoin d’être seules avec le Seigneur, de trouver en lui la force, la résignation et le courage qui nous seront nécessaires.

Nous arrivâmes vers 7 heures du matin à la gare de PARIS où nous attendaient trois Sœurs du Pensionnat de la rue de Monceau. Elles nous firent monter dans un omnibus réservé, s’occupèrent de nos bagages, puis nous nous dirigeâmes vers la gare du Nord où nous prîmes un petit déjeuner.

Alors, revint de nouveau l’heure de s’embarquer pour BRUXELLES, il était 9 heures, ce voyage de jour nous parut fort long. Enfin vers 6 heures du soir nous mîmes le pied sur le sol belge.

Depuis deux mois, une pension de Dames avait été fondée par notre Congrégation à BRUXELLES même. Nos Sœurs toutes encore à leur installation, nous firent, malgré tout, un accueil sympathiquement fraternel. Leurs larmes se mêlèrent aux nôtres, pour pleurer notre France, nos enfants et toutes nos espérances déçues…

Nous restâmes deux jours à BRUXELLES, attendant que le Révérend P. VAN DURME, Père du St-Sacrement à BASSENGE puisse lui-même nous conduire à notre nouveau domicile.

Ce fut grâce aux Pères du St-Sacrement et en particulier au P. VAN DURME que deux nouveaux établissements religieux allaient naître, l’un dans une propriété qui venait d’être achetée par la Congrégation à ROCLENGE, le second à BASSENGE, localité distante d’un bon quart d’heure de la précédente, destiné à un Hospice de vieillards, alors en construction.

Nous quittâmes BRUXELLES le 9 juillet 1903 à 6 heures du matin, pour arriver à 10 heures à ROCLENGE. La petite caravane traversa le village avec à sa tête le Révérend Père VAN DURME. Tous les habitants étaient sur leur porte, ils ouvraient de grands yeux en nous saluant, car dans le pays il n’y avait pas de religieuses.

Notre première halte fut pour rendre nos hommages au Saint-Sacrement dans l’église de la paroisse; puis nous nous acheminâmes vers notre habitation que nous trouvâmes fort éloignée de l’église.

Que de pensées tumultueuses agitaient nos cœurs sur ce sol étranger. Nous serions volontiers reparties immédiatement, tellement nous nous sentions isolées dans ce froid pays du Nord.

Enfin après 15 minutes de marche, nous aperçûmes le toit qui devait dès lors nous abriter. Un accueil tout cordial fut fait par l’ancien propriétaire M. FRENAY et par sa nièce, jeune fille de 15 ans. À eux, s’était joint Mr Jean FRAIKIN de BASSENGE, ami du Père VAN DURME. Homme plein de foi et de dévouement, il fut notre principal agent lors des nombreuses formalités que l’on devait remplir en pays étranger.

Conduites par les trois personnes susnommées et, après avoir déposé nos sacs et nos ballots, nous débutâmes la visite de notre nouvelle demeure, toujours avec le Père. Un véritable saisissement s’empara de chacune d’entre nous en pénétrant dans ces chambres nues et désertes. Nous nous regardions sans rien dire, les larmes aux yeux. Tout le mobilier expédié de France était entassé dans les greniers et les remises.

Il nous fallut une grande heure pour parcourir la maison, les dépendances et le jardin. Ces messieurs se retirèrent alors pour nous donner toute liberté de nous orienter.

Un sommier et un matelas furent étendus sur le plancher. Nous étions deux ou trois par chambrée. Je vous laisse à penser ce que fut cette première nuit, les cauchemars qui hantèrent nos imaginations pendant les courts instants d’un sommeil causé par la fatigue, par l’émotion.

Il est encore à noter que le jour même de notre arrivée, la porte se trouva assaillie par les commerçants de la localité, ils vinrent réclamer la préférence pour la vente des choses qui nous étaient nécessaires ; nous n’avions que l’embarras du choix.

Plusieurs personnes parmi les notables, pas moins intéressées, vinrent également nous souhaiter la bienvenue. Une quantité d’enfants ne quittèrent pas la grille de la cour de la journée et revinrent pendant huit à quinze jours car les religieuses étaient, pour ainsi dire, des personnes assez extraordinaires à leurs yeux. Ils ne se contentaient pas de nous regarder, les uns demandaient des médailles, les autres un chapelet. Nous en étions tout à fait dépourvues, aussi les congédiait-on en leur promettant de leur en distribuer plus tard pour mettre fin à leurs demandes, car elles finissaient par nous importuner. Nous ne pouvions mettre les pieds dehors sans nous voir entourées d’enfants qui criaient : ‘Chère Sœur, une médaille’.

Notre Mère Cyrienne en demanda en France à une personne de sa connaissance qui, heureuse de faire plaisir à notre Mère, lui adressa bon nombre de chapelets et de médailles aussitôt distribués aux demandeurs et aux demanderesses.

La Communauté s’agrandit et s’implante durablement

Les six premières religieuses françaises sont rejointes par d’autres. Fin 1903, elles sont 27, rendant de multiples services dans la paroisse: soins aux malades, aide-ménagères, coutures, lessives, entretien de l’église de ROCLENGE et de la chapelle des Pères à BASSENGE, …

Il n’est absolument pas question d’enseignement. À cette époque, ROCLENGE possède 3 écoles communales (1 gardienne, 1 primaire garçons, 1 primaire filles) qui fonctionnent bien.

En 1904, la Communauté se scinde. La majorité reste à ROCLENGE. Cinq religieuses sont désignées pour fonder une nouvelle Communauté à BASSENGE et se mettre au service de l’Hospice pour vieillards construit à l’initiative du curé de BASSENGE, François NOUWEN.

À ROCLENGE, les sœurs embellissent et agrandissent leur propriété. Une chapelle est aménagée. Le terrain est défriché et cultivé. Moutons, poules, lapins prospèrent. Une vache « Maurette » remplace l’espiègle chèvre.

Les Sœurs sont de plus en plus appréciées dans le village. Elles soignent et veillent les malades, participent à la vie paroissiale et donnent quelques leçons particulières à des écoliers en difficulté. Les habitants leur confient volontiers des travaux de raccommodage, de broderie, de tricot.

En 1911, deux classes d’une école ménagère sont ouvertes dans une aile du bâtiment récemment construite.

Durant la guerre 14-18, les Sœurs partagent les peurs, les vexations, les réquisitions des habitants de nos villages. Au passage des troupes ennemies, elles doivent loger et nourrir les soldats, alors qu’elles-mêmes vont glaner aux champs pour se procurer un peu de nourriture.

Après la première guerre mondiale, expansion considérable du pensionnat et début de l’école primaire.

Avant la guerre déjà, quelques élèves pensionnaires flamandes désirant apprendre le français sont scolarisées par les religieuses. À côté des cours de français, de religion et de calcul, elles reçoivent des cours pratiques d’économie domestique, de cuisine, de couture.

Dès le début des années 20, le nombre de pensionnaires augmente de façon spectaculaire. En 1921, les élèves internes et externes atteignent ensemble le nombre de 60. En 1924, elles sont 72 élèves, dont 35 pensionnaires. À la rentrée des classes de 1926, l’école compte 92 élèves.

À côté des élèves flamandes internes et externes, s’ajoutent depuis 1921, quelques jeunes filles de la région et quelques enfants de ROCLENGE en âge d’école primaire. L’école Saint-Joseph est née. Elle restera privée jusqu’en 1960.

1939. Mobilisation de nos soldats et bruit de bottes.

C’est le début d’une nouvelle période difficile. Les Sœurs relatent dans leur « cahier de notes » les événements dramatiques qui vont secouer la Communauté.

« Hiver 1939. Nous tricotons des effets en laine pour nos soldats mobilisés. Nous participons activement à l’œuvre du ‘colis du soldat’. Parmi nos protégés se trouvent des parents de nos Sœurs et des jeunes gens moins fortunés de la paroisse. Une somme d’argent est également envoyée en France à ‘L’œuvre du vin chaud pour nos soldats.’

Des dispositions sont prises pour nous assurer un refuge en cas d’évacuation. Les Révérendes Sœurs Trappistes de CHIMAY mettent charitablement l’hôtellerie de leur monastère à notre disposition en cas de nécessité.

Entretemps, nous redoublons de prières pour que le Bon Dieu éloigne de nous le fléau menaçant de la guerre.

Notre Maison est réquisitionnée par la Croix-Rouge et quelques mesures sont prises (qui d’ailleurs se révéleront insuffisantes au moment opportun) par l’autorité compétente, dans le but d’installer chez nous une ambulance.

9 mai 1940

Contrairement aux usages, les pensionnaires retournent dans leurs familles déjà le jeudi pour le congé de la Pentecôte. Nous passons ensemble une délicieuse après-midi toute de calme et d’intimité. Nous étions loin de nous douter des terribles choses qui devaient avoir lieu quelques heures plus tard.

10 mai 1940: C’est la guerre !

Invasion de la Belgique par les armées allemandes. Entre 1h et 2h de la nuit, nous sommes brusquement réveillées par la sonnerie des clairons donnant l’alerte aux troupes cantonnées dans les alentours. Peu après, de formidables détonations toutes proches nous assourdissent. Plus tard, nous apprenons que ce sont les canons du fort d’EMAEL, à environ 6 km d’ici.

Des conversations à haute voix dans la rue nous renseignent plus ou moins sur la terrible réalité. En hâte, nous rassemblons les effets indispensables et faisons nos valises car pour rien au monde nous ne voulons nous retrouver en face des barbares de 1914-18″ (extraits du ‘cahier de notes’ des Sœurs de Saint Joseph).

À suivre – Lucien VANSTIPELEN